Hommage: Winnie Mandela, la mère de la nation sud-africaine

Ce 02 avril 2018 vers 14h, le poing fermé de Winnie Mandela restera à jamais brandit et scellé dans le cœur de millions de Sud-africains, mais aussi dans celui de ses nombreux admirateurs dans toute l’Afrique et à travers le monde. Née en 1936, la mère de la nation arc-en-ciel et  ancienne épouse de Nelson Rolihlahla Mandela s’en est allée à l’âge de 81 ans.

« C’est avec une grande tristesse que nous informons le public que Mme Winnie Madikizela Mandela est décédée à l’hôpital Milkpark de Johannesburg lundi 2 avril », a déclaré Victor Dlamini dans un communiqué.

Le roman politique de Nomzamo Winifred Zanyiwe Madikizela, que tout le monde appelle affectueusement « Winnie », ne peut être écrit sans évoquer Nelson Mandela, dont le nom du clan tribal est « Madiba », premier président noir d’Afrique du Sud, à qui elle a servi de figure combattante, avec qui elle a eu deux filles : Zeni et Zindziswa.

En juin 1958, à 21 ans, elle se marie avec Nelson Mandela, qui lui a une quarantaine d’années à peine,  est divorcé, père de famille et dont elle sera l’épouse pendant 38 ans. Tous deux originaires de la province du Cap oriental.

A la fin de ses études, elle décroche un diplôme universitaire de travailleur social, une exception pour une femme noire à l’époque. Elle devient ainsi en 1955 la première assistante sociale noire du pays dans un hôpital de Soweto, le township noir de Johannesburg en Afrique du Sud.

Jamais domptée

« On n’a jamais eu vraiment de vie de famille (…) on ne pouvait pas arracher Nelson à son peuple. La lutte contre l’apartheid, la Nation venaient d’abord », écrit-elle dans ses mémoires. Quelques temps seulement après le mariage, Nelson Mandela entre en clandestinité. Il est recherché, puisqu’il dirige l’aile militaire de l’African National Congres (ANC), qu’il a fondé avec ses camarades de la résistance afin de passer à la lutte armée en réponse à la violence de l’oppresseur. Et lorsqu’il est arrêté, en 1962, et condamné en 1963 à la prison à vie, au bagne de Robben Island, où elle lui rend visite 2 fois par an pendant 27 ans, Winnie Mandela reprend le flambeau du combat. Harcelée, brutalisée, violentée, emprisonnée à au moins trois reprises avec de très longues périodes d’isolement total, torturée, bannie dans un bourg à l’écart du monde où sa maison est visée par deux attaques à la bombe,  rien n’arrête la résistante qui continue à défier les autorités blanches.  Pendant trente années, Winnie Mandela va subir dans sa chair la rigidité du combat et la violence raciste du pouvoir blanc. Contre vents et marées, elle devient l’une des figures de proue du Congrès National Africain (ANC), fer de lance de la lutte anti-apartheid, où elle défendra une ligne « dure » tout au long de son parcours politique.

Diabolisation

Samora Machel,  leader de la lutte pour l’indépendance et premier président de la République populaire du Mozambique, avertissait son peuple en ces termes : « Le jour où vous entendrez les blancs bien parler de moi, ce jour-là, ne partagez plus vos secrets avec moi, parce que cela voudra dire que je vous ai déjà trahis. ».

Pour décourager Mandela en prison, les échos des aventures, réelles ou supposées, de Winnie lui sont rapportés par les gardiens de prison. En vain. « Je ne m’attendais pas à ce qu’elle soit une sainte, mais à ce qu’elle reste discrète », écrira-t-il dans ses mémoires. En 1984, pour la première fois en 21 ans, elle embrasse Nelson Mandela. Il a 66 ans et elle, 48. « C’était un instant dont j’avais rêvé des milliers de fois », écrit Mandela dans ses mémoires. Pour elle, c’est l’amertume, l’envie de rendre des coups. « Je ne peux m’empêcher de penser à toutes ces années de notre vie fondues comme neige au soleil », confie-t-elle à l’époque à son biographe, Mary Benson.

Le colon avait réussi à casser la résistance de Mandela en 27 années de bagne. En lui miroitant un avenir meilleur pour son peuple, il avait fini par passer des accords avec l’oppresseur. Notamment la désinstallation de la bombe atomique sud-africaine et la confiscation des pans de souveraineté de l’économie par la minorité blanche. Mais vite l’on se rendra compte que Winnie, sa femme, n’a rien changé de sa position quant à l’orientation de la lutte. Elle était restée la même, avec le même discours qui prônait la lutte armée contre l’oppresseur. En 1996, après quatre ans de séparation, elle divorce d’avec Nelson Mandela à qui le gouvernement du monde avait entrepris de présenter à la face de l’Africain comme figure emblématique de la lutte contre l’Apartheid et des injustices. Elle voulait continuer la lutte armée au moment où lui avait changé sa manière de combattre.

Comme on l’a fait de toutes les icônes de lutte contre l’impérialisme, Winnie ne faillira point à la règle qui veut que la mémoire africaine n’ait jamais pour référence des africains et africaines qui ont combattu le bon combat pour la libération de leurs peuples. Impossible de la cadenasser, libre derrière les barreaux et même lorsqu’elle est bannie, loin de son peuple, protégée par la providence contre les attentats multiples contre sa personne et ses filles, on additionnera des subterfuges pour la discréditer aux yeux des siens. Toute l’armada médiatique occidentale foncera sur elle pour sa démolition. Elle sera accusée d’avoir commandité des meurtres, des violences. Mais surtout d’avoir déclaré que les Sud-Africains doivent se libérer avec des « boîtes d’allumettes ». Ce qui faisait référence au supplice du collier. Des pneus de voitures que l’on brûle autour du cou des traîtres présumés à la cause anti-apartheid. Pourtant jamais jusqu’à sa mort ce 02 avril 2018, malgré des hauts et des bas, sa côte de popularité ne baissera. Elle est la mère de la Nation, elle et non Madiba.

Winnie plus lucide que Mandela ?

Devenue vice-ministre de la culture au lendemain des premières élections multiraciales de 1994, Winnie Mandela sera éjectée du gouvernement moins d’un an plus tard. Écartée de la direction de l’ANC au début des années 2000, elle y était revenue en force en 2007, pour y intégrer le Comité exécutif d’où elle critiquait farouchement son ancien mari, à qui elle reprochait « l’accord passé avec les Blancs » pour mettre fin à la ségrégation. Pour elle, la nation Arc-en-Ciel était un « mythe ». Dans une interview à un journal francophone, elle dénonce cette nation en ces termes : « Il s’agit depuis le début d’un mythe total auquel les dirigeants de l’époque ont voulu nous faire croire. C’était un vœu pieux qui n’a jamais correspondu à la moindre réalité. La réconciliation n’a été qu’une façade; nous ne sommes pas libres car nous navons pas la liberté économique. ».

L’on comprend donc aisément qu’aujourd’hui encore se lève une jeunesse aussi virulente que Mandela jeune, avec pour figure de proue Julius Malema, ayant pour seule réponse à cette injustice la reprise de la lutte armée, le poing serré. Pour ce dernier, au risque de faire passer pour traitre celui qui n’a pratiquement pas eu de  vie parce qu’il défendait une cause et son peuple, avec à la clef 27 années de sa vie dans les geôles, Nelson Rolihlahla Mandela avait cru à une paix de braves, loin de la violence au quotidien et des appels aux meurtres des deux camps. Il avait cru réconcilier, et de bonne foi, les deux entités sud-africaines. Mais il s’était trompé sur la nature de l’adversaire. On lui avait vendu le concept de la Nation arc-en-ciel avec rien dedans pour les noirs. Rien n’a changé depuis. Ni la pauvreté, ni les injustices, ni le sombre avenir pour « les siens », ni les viols, ni les violences. Il serait peut-être temps de revenir à la ligne « dure » pour une souveraineté effective, pense-t-il alors.

Hommages

Cyril Ramaphosa, le nouveau président Sud-africain, qui était pourtant en froid avec Winnie selon certaines indiscrétions, lui a rendu hommage en ces termes: « Aujourd’hui, nous avons perdu une mère, une grand-mère, une amie, une camarade, une meneuse et une icône ». Le président s’est lui-même rendu au domicile de Winnie Mandela à Soweto, au milieu de la foule des proches et admirateurs, des chants de lutte et des prières. Il a annoncé qu’un hommage public lui sera rendu le 11 avril et que des obsèques nationales seront organisées le 14 avril 2018.

Mail & Guardian, le journal sud-africain du patron de presse zimbabwéen Trevor Ncube dit ceci de Winnie Mandela : « dans le sillage de son poing levé, elle a élevé une nation. (…) La mort de Winnie Mandela marque la fin d’une époque, la perte d’une combattante de la liberté qui a servi de visage public à un Nelson Mandela emprisonné pendant 27 ans. (…) Travailleuse sociale de profession, son mariage avec le combattant de la liberté l’avait poussée dans un monde d’activisme politique où elle connaîtra la torture, le harcèlement et le bannissement par le régime de l’apartheid. À bien des égards, pointe encore le Mail & Guardian, c’était son image intrépide et inébranlable face à un appareil d’État brutal qui donnait du courage à une nation qui luttait contre l’oppression. ».

En tout cas, des mères de la nation, l’Afrique en a peu connuesSans avoir été chef de l’Etat, Winnie Mandela en est ainsi reconnue par ses compatriotes qui par milliers depuis l’annonce de sa mort brandissent dans les rues de Soweto, Capetown, Johannesburg et dans toutes les villes sud-africaines le drapeau national, t-shirts et foulards à son effigie. Telle une égérie, elle inspire. Nomzamo Winifred Zanyiwe Madikizela a écrit en lettres d’or l’histoire de sa nation. Son combat restera sans doute gravé à jamais dans l’esprit des Africains. Sa mission accomplie, elle a dignement rejoint le royaume de ses ancêtres sa lance brûlante à la main.

Simon Ngaka

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